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flux4 au festival Entrevues 2010 de cinéma à Belfort

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Palmarès EntreVues 2010

Grand prix du long métrage de fiction :

Tilva Rosh de Nikola Lezaic
Serbie

Grand prix du court-métrage de fiction :

Des rêves pour l’hiver d’Antoine Parouty
France

Prix Janine Bazin :

Claire Sloma dans The Myth of the American Sleepover de Ben Russel

Grand prix du long métrage documentaire :

Let Each One Go Where He May de Ben Russell
Etats-Unis

Grand prix du court-métrage documentaire :

Snack-bar Aquário de Sergio Da Costa
Suisse

Prix du film français :

Kurdish Lover de Clarisse Hahn
France


Six membres du jury

Interviewés à l'écart de la fête de clôture du festival, six membres du jury racontent en détails comment ils sont parvenus à se mettre d'accord sur le palmarès 2010.

Pour le directeur de cinéma Nicolas Mey, c'est plus enthousiasmant de se "planter" en prenant des risques que de ne rien tenter.
09:40
Critique de cinéma et enseignante à Zurich, Nicole Hess a "débaté" pendant quatre ou cinq heures avec beaucoup de plaisir.
14:40
Le scénariste et réalisateur Pierre Chosson a trouvé que les films sélectionnés "dialoguaient formidablement bien ensemble".
06:55
Fondateur et directeur du festival Indie Lisboa, Nuno Sena a trouvé le jury particulièrement généreux, amical et intelligent.
10:22
Pour Sabrina Seyvecou, actrice chez Brisseau, Ducastel & Martineau ou les frères Larrieu, il n'y a pas eu de "combat de coqs".
05:41
Le réalisateur Antony Cordier est très heureux d'un palmarès qui prime des films sur lesquels le jury s'est "un peu déchiré".
02:46


Studio mobile du 3 décembre : Catherine Bizern

Catherine Bizern, Directrice Artistique du festival, aime la radio et ça s’entend. Échange informel avec Philippe Schweyer sous la forme d’un bilan complet de cette édition 2010, à quelques heures de la proclamation du palmarès.
21:21

Photo : Olivier Legras


3 décembre : Benoît Grimalt, Virgil Vernier, Catherine Bizern

Depuis notre arrivée à EntreVues, je ne cessais de m’interroger sur le nom de Benoît Grimalt, le réalisateur de Not all fuels are the same. Son nom me semblait familier, je cherchais parmi les réalisateurs, mais je faisais fausse route. Il est l’auteur d’un petit livre sur Syd Barrett, le fondateur du Floyd, Do you know Syd Barrett?, publié chez Poursuite Éditions. Ce petit livre de photographies nous renseigne sur deux aspects de son travail : l’amour de la musique et de l’Angleterre. Son court métrage suit précisément la tournée d’un groupe de musiciens performers, très proches de la scène bruitiste improvisée, dans le pays de la pop.

Les images bucoliques de l’Angleterre tranchent nettement avec les stridences du groupe sur scène, et il en résulte une étrange carte postale sonore – l’approche photographique garde son importance –, mêlée de crispations soniques, extrêmes, et d’instantanés ruraux presque comiques. Benoît Grimalt adopte la posture du néophyte dans ce premier court métrage spontané, et bien qu’il s’en défende, la démarche est réfléchie ; elle pose la question de l’improvisation et de la maîtrise, pour un résultat très encourageant. Il nous a annoncé sur le plateau la volonté de suivre un groupe en tournée, tout en restant chez lui à Paris. Nous lui avons demandé de réaliser son Syd Barrett, loin du biopic, loin du documentaire traditionnel. Gageons qu’il ne s’attelle à la tâche un de ces jours !
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En accueillant Virgil Vernier en plateau pour son film Pandore, je fais de suite le lapsus, en parlant d’un court métrage de fiction ; le réalisateur rebondit gentiment sur cette petite erreur. Il est vrai qu’une dramaturgie s’installe autour de Mathieu, le physionomiste à l’entrée d’une boîte parisienne. Le dispositif qui a pour but de capter le réel brut – une caméra placée sur le trottoir d’en face pendant près d’une semaine, de 23h à 5h du matin – s’attache à de vrais personnages, le “physio”, les videurs et les visiteurs. Qu’on ne cherche pas à comprendre les critères d’entrée ; ils ne sont ni physiques – deux jolies filles se font refouler au début du film –, ni sexuels – garçons et filles logées à la même enseigne –, ni sociaux, ni même liés à un quelconque réseau – on a beau connaître le patron, on entre éventuellement, mais on n’est pas les bienvenus –, ni non plus liés à des questions de volume et de turn-over !

Les codes nous échappent, et ce qui semble inadmissible, et forcément très crispant, c’est ce culte de l’arbitraire. Mathieu gère les entrées à l’instinct dans l’instant ; la probabilité est infime, elle révèle une forme d’absurdité. Personne n’est épargné et ce qui semble encore moins admissible, c’est cette obstination masochiste à vouloir y entrer quand même. Le danger à le revoir, c’est de guetter, en sadique, cette capacité du “physio” à remballer les visiteurs avec des formes rhétoriques choc, rarement chic ! Les situations sont malheureusement révélatrices de l’évolution de notre temps – le cynisme est total, et une forme de désespoir latent s’installe sur la courte durée de la projection. Ce seuil prend une dimension métaphysique : les élus sont rares, mais le pire c’est qu’ils n’ont aucun mérite ; le juge – et souvent bourreau – sanctionne comme bon lui semble. Le plus amusant, c’est que le spectateur du film n’a qu’une seule certitude : lui-même n’entrera jamais dans la boîte ; seule la musique qu’il entend grâce au micro placée sur Mathieu lui offre la porte d’entrée d’un monde dont il est forcément exclu… Pandore est une très grande réussite, un film fascinant à bien des égards, comme une multitude de tableaux dont le clair-obscur n’empêche de s’attarder sur les réactions – la joie, le dépit, l’indifférence, la colère, l’indignation – des protagonistes de cette fable moderne…
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Dernier plateau flux4 de cette édition 2010 du festival international du film de Belfort : Catherine Bizern, la directrice artistique d’EntreVues. Elle s’est amusée durant toute notre présence à nous rappeler qu’elle souhaitait intervenir en radio – elle aime la radio, ça se sent physiquement à l’antenne – ; le rendez-vous était pris, elle devait intervenir en fin de festival. J’avais décidé de laisser Philippe Schweyer se charger d’un entretien spontané, comme il en a le secret. La rencontre radiophonique des deux était surprenante d’intimité, comme si l’objet radiophonique retrouvait toute sa vocation première : instant parlé, instant chuchoté, là au milieu du public, au cœur du festival. Un grand moment de radio, attachant – dont j’aurai souhaité m’extraire totalement pour en apprécier la portée à distance –, sobre et intelligent, comme la confirmation de l’existence d’un festival vrai, résistant, combatif, nécessaire…

Emmanuel Abela


Studio mobile du 3 décembre : Benoît Grimalt

Avec une approche très do it yourself, Benoît Grimalt suit la tournée anglaise d’un duo de performers très expérimentaux dans Not all fuels are the same. Une première expérience cinématographique dissonante pour ce jeune réalisateur qui vient de la photographie.
11:57

Photo : Olivier Legras


Jean-Michel Frodon, micro-trottoir par Philippe Schweyer

Jean-Michel Frodon nous parle de Kira Mouratova, de Luc Moullet, de Thierry Jousse, de Godard "chercheur-poète" et de son coup de coeur pour Fading.
08:31


Studio mobile du 3 décembre : Virgil Vernier

Virgil Vernier est annoncé comme l’un des grands réalisateurs de demain. Il faut dire que sa manière de capter le réel dans toute sa brutalité dans Pandore, son dernier court métrage documentaire, présente de quoi fasciner aussi bien le cinéphile que le spectateur néophyte.
11:57


Photo : Olivier Legras


Joseph d’Anvers, président du jury One + One

Président du jury One + One, le compositeur Joseph d’Anvers renoue en tant qu’ancien chef opérateur avec une vie ancienne : l’occasion peut-être de lui donner de nouvelles idées et de le ramener à ses affections premières, le cinéma.

04:01

Photo : Olivier Legras


2 décembre : Marion Naccache

Lors de notre entretien en plateau avec F.J. Ossang, le réalisateur affirmait qu’il avait recommencé à tourner quand le siècle avait débuté, c’est-à-dire en 2006 – il l’avait déjà formulé dans un micro-trottoir avec Philippe Schweyer. Rappelant que les siècles ne débutent jamais à date fixe – tout comme les décennies d’ailleurs –, il restait cependant assez évasif concernant le moment fondateur du début du XXIe siècle. Pour nous, il reste évident qu’historiquement, il a débuté avec le 11-Septembre, mais il est vrai que culturellement la question reste posée. Je me la posais encore au moment de la projection de Fading d’Olivier Zabat, et là, la coïncidence d’un certain nombre d’événements, me fait penser que ce siècle a bien débuté, notamment avec la remise en cause des classifications cinématographiques… À EntreVues 2010, cette classification ne sert plus le spectateur. La plupart des films que je vois se situent dans un ailleurs, tant les documentaires imposent une dramaturgie, tant les fictions se laissent happer par une vocation documentaire.

Ce sentiment est confirmé à la vision de Coney Island de Marion Naccache. Je ne reviendrai pas sur les conditions savoureuses de notre rencontre avec cette jeune cinéaste française, elles sont exposées dans un autre billet, mais il est vrai que j’abordais son film avec une bienveillance initiale – celle-ci n’empêchait aucune forme d’objectivité –, et dès les premières images, je fus séduit. Il s’agissait pour elle de saisir les derniers instants d’exploitation du célèbre parc d’attraction proche de New-York, avec un dispositif simple : une caméra sur pied posée à des endroits précis pour des durées variables. Les événements se multiplient hors-champ, parfois de manière décadrée : des gens entrent dans le champ, en sortent indifféremment. On s’attarde sur les détails saisis de manière très spontanée, comme autant de motifs plastiques, dont on dé-contextualise visuellement la fonction narrative dans le plan : ici, la forme circulaire de la grande roue, les formes courbes du grand huit, les couleurs, le vert, l’orange, les figures floues qui traversent le champ au premier plan. Le plaisir visuel est constant, le regard est titillé de toutes parts.

On pense à Michael Snow, mais Marion Naccache nous rappelle l’importance de Frederick Wiseman, mais aussi l’influence de la photo américaine. « L’idée était de fabriquer un dispositif d’observation. Assez rapidement, le choix du plan fixe constituait, avec un cadre qui prenait en compte à la fois la dimension humaine et architecturale, un système d’observation qui permettait au spectateur de choisir les éléments qu’il avait envie de regarder.” Ce dispositif installe une mélancolie qui est sans doute liée à ce dernier été, mais qui vient aussi, d’après Marion, du “hiatus qui existe entre l’architecture de l’endroit et la façon qu’ont les gens de l’habiter.” Le décalage qui existe entre l’architecture des années 60 et la population très diversifiée, qui vient l’investir, provoque selon la durée des plans un profond sentiment de langueur, malgré l’extrême vitalité de l’instant.

Le son a son importance et l’on parcourt près d’un siècle de musique populaire avec des sons jazz, pop, salsa, hip hop, qui assurent le lien d’un plan à l’autre, comme si le temps n’avait plus d’importance, ni la géographie, dans un espace-monde intemporel. On comprend dès lors cette inscription sur un mur : Si Paris est la France, Coney Island est le monde. Du coup, on prend conscience avec Marion Naccache de la fin de ce monde, sans nostalgie ni jugement sur l’avenir, comme un simple constat distancié, plein de vérité et même de beauté. Je le disais en fin d’entretien avec elle, son Coney Island mérite d’être vu après Le Petit Fugitif (1953) de Morris Engel, comme s’il bouclait la boucle d’une forme de modernité, tout en annonçant de belles perspectives d’avenir. Oui, ce siècle a débuté culturellement, là tout récemment, et nous sommes pressés de le vivre…

Emmanuel Abela


Marion Naccache - Coney Island

L’un des coups de cœur de la rédaction, Coney Island (Last Summer). Marion Naccache filme les derniers instants du parc d’attraction qui a marqué des générations de New-Yorkais. Elle nous évoque un dispositif d’observation générateur de belles émotions.
11:51

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Olivier Zabat, réalisateur du film Fading

Autre coup de cœur de la rédaction, Fading d’Olivier Zabat, un dispositif documentaire très spontané qui crée non seulement des instants fictionnels troublants, mais aussi une forme de poésie visuelle.
14:42


2 décembre : Le choc Fading d’Olivier Zabat !

Touché d’emblée par un poème de Czeslaw Milosz :

Qui veut dépeindre le monde dans toutes ses tonalités

Ne devrait jamais regarder le soleil de face

Ou il perdra le souvenir de ce qu’il a vu.

Seules resteront dans ses yeux des larmes brûlantes.

Qu’il s’agenouille et baisse son regard vers la terre.

Il y trouvera ce que nous avons perdu :

les étoiles et les roses, les crépuscules et les aubes.

Le réalisateur Olivier Zabat croise deux récits : un SDF se photographie avec son portable en déformant son visage percé et tatoué et pose la “question de la fictionnalisation de sa propre image” ; deux agents de sécurité, Marco et Verlisier effectuent leur ronde, identifient des signes lumineux, se mettent en quête d’une présence et plongent dans une forme d’angoisse qu’ils alimentent eux-mêmes de contours empreints de mysticisme. La charge plastique crée une forme de pesanteur, une tension particulière qui culmine dans une scène sublime : sur fond de musique baroque, nos vigiles entament une prière dans une petite chapelle.

À échanger avec Olivier Zabat en plateau, on mesure le malentendu qui peut naître de notre propre vision : là où je voyais un travail d’écriture, il me répond “improvisation” – ils ne jouent pas autre chose que ce qu’ils sont – ; là où je voyais une quête plastique, il me répond gentiment qu’il s’agit d’une “interprétation de [mon] regard”. Et pourtant, je continue de penser que malgré la légèreté du dispositif, les figures – celle du SDF, mais aussi et surtout celles des vigiles – apparaissent magnifiquement sculpturales dans un environnement d’une très grande sobriété.

La lumière joue un rôle essentiel tout au long du film : les tentatives clair-obscur, contrairement au baroque, n’ont pas pour vocation à marquer l’instantanéité, mais au contraire d’installer quelque chose sur la durée et peut-être d’insister sur les instants de passages. “Le film est une succession de passages”, nous confirme Olivier Zabat, tout en rappelant la neutralité du cadre. “On peut avoir le sentiment d’une esthétique qui est voulue, mais je cherche avant tout à être attentif à ce qu’il se passe et à restituer les choses de manière claire et relativement précise.”

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Le lendemain, nous poursuivons notre conversation de manière très cordiale, au petit-déjeuner à l’hôtel des Capucins. Je lui rappelle l’émotion éprouvée au moment de citation de Czeslaw Milosz, au tout début du film. “Oui, toute la différence est là ; alors qu’à Hollywood, on cherche Dieu en levant la tête et en regardant vers les nuages, Andreï Tarkovski, lui, le cherche en posant sa caméra vers le sol.” Je me suis souviens de ma perplexité à la lecture du Temps Scellé, le livre-manifeste du célèbre auteur russe il y a de cela plus de vingt ans. Je ferai bien de le relire aujourd’hui…

Emmanuel Abela


Eugénie Zvonkine, Micro-trottoir de Philippe Schweyer

Eugénie Zvonkine prépare l'édition de sa thèse sur Kira Mouratova, elle revient sur l'œuvre de cette cinéaste russe majeure


Thierry Jousse - Je suis un no man's land, avec Philippe Katerine

Ami de Philippe Katerine depuis une dizaine d’années, Thierry Jousse nous parle du long métrage Je suis un no man’s land, dans lequel il a fait jouer le trublion de la scène pop française. 06:30


Clarisse Hahn - Kurdish Lover

Kurdish Lover de Clarisse Hahn est la découverte d’un Kurdistan que l’on méconnaît. Un pays en guerre, mais révélé dans toutes ses contradictions et sa beauté.


1er décembre : Fissures, Kurdish Lover, Dharma Guns...

Magie du festival EntreVues : je prends mon petit déjeuner et fais le point sur les rencontres à venir. Je cherche Marion Naccache dans le guide du festival, me répétant à voix haute son nom en parcourant l’index : Marion Naccache, Marion… Et au moment où je découvre la photo de la réalisatrice, je lève la tête et prends conscience que la jeune femme à côté, qui est en train de me sourire avec un brin de malice dans le regard, n’est autre que… Marion Naccache.

Le rendez-vous est pris en plateau le lendemain pour parler de son film Coney Island (Last Summer)
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Premier choc du festival : Fissures d’Hicham Ayouch, la rencontre de trois personnes à Tanger, Abdesellem, un homme brisé qui sort de prison, Marcela (la sublime Marcela Moura), une brésilienne qui vit dans l’excès permanent, Noureddine, l’ami d’Abdesellem…

Tous trois sont prêts à donner leur amour, mais vivent dans l’incapacité d’en recevoir en retour. Les scènes sont tournées au plus près des sentiments, avec un réalisme parfois cru, mais toujours avec une tendresse manifeste. Certains partis pris formels sont troublants comme cette scène d’intérieur où la tonalité rouge révèle la tension palpable entre les deux amants. On s’interroge sur cette capacité incroyable du réalisateur à faire se toucher les corps, et affirmer ainsi une double volonté : volonté de vie et de liberté.

Dans le film, on nous raconte une histoire d’amour impossible, mais on nous raconte aussi l'amitié profonde qui lie Abdesellem et Nourredine. Cette relation semble la plus difficile à tourner, les rapprochements et les séparations sont vécues avec plus d’intensité encore du fait des indécisions de Marcela.

Et puis, il y a cette scène d’égorgement de mouton, à laquelle Abdesselem invite Marcela, forcant ainsi l’instant de partage. Comme dans certaines scènes baroques, la violence s’inscrit dans sa soudaineté, tranchant ainsi avec une autre forme de violence plus latente, récurrente, qui se manifeste tout au long du film.

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Abdesselem : Ce tableau, je peux le peindre avec mon zizi…
Marcela : C’est moi qui l’ai fait !
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Coïncidence : autre scène d’égorgement du mouton dans Kurdish Lover de Clarisse Hahn ; les bouts de viande sont découpés et distribués de la main à la main, comme le veut la tradition. Ce très beau long métrage documentaire est une plongée au cœur du Kurdistan, qu’on découvre dans toute sa complexité, entre archaïsme et modernité, entre pragmatisme et superstition.

En plateau, Clarisse Hahn s’insurge quand je lui parle d’une vision apaisée, normalisée, du conflit. Naturellement, la guerre est là, en arrière-fond, mais la présence militaire – avec de jeunes appelés plutôt souriants – semble maintenue à distance. Clarisse nous précise les conditions de ces instants de tournage, son insistance à filmer ces militaires malgré eux et à provoquer la rencontre qui se solde par un « I speak a bad english ! » Une forme d’injonction diplomatique qui clôt toute discussion possible.

De manière générale, la présence de sa caméra été plutôt bien acceptée, sans doute aidée par la présence de son ami, Oktay. À quelques rares exceptions près, la famille de ce dernier, ses amis, ses voisins ont vécu de manière très naturelle le fait d’être filmés, ce qui a permis à la cinéaste de capter quelques instants qui relèvent des pratiques magiques ancestrales. Avec sa grande capacité à s’abstraire ou se faire discrète, elle a su fixer sur la pellicule une beauté plastique naturelle – la caméra hésitante des premiers plans gagne en maîtrise et trouve sa place –, comme c’est dans le cas des soins que se prodigue la mère d’Oktay avec une sangsue dans un bac d’eau. Une fois dépassé le sentiment de rejet, on s’attarde longuement sur le rouge sang révélé dans toute sa splendeur.

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Clarisse Hahn a inauguré les premiers plateaux radio, suivie par Abdesselem Bounouacha, Luc Moullet, Elvire et F.J. Ossang, Jean-Marie Teno, Thierry Jousse – ces deux derniers sollicités spontanément par Philippe Schweyer.

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En conclusion de son entretien radiophonique, Abdesselem Bounouacha : « Avec Hicham Ayouch, je peux aller jusqu’au bout ; nous n’avons peur de rien. Nous dévoilons la société et nous essayons de communiquer, d’aimer les gens et d’êtres aimés. Oublions celui qui nous dicte : “vous allez vous retrouver en enfer, vous allez au paradis.“ Tout cela n’existe pas ! Celui qui veut choisir l’enfer n’a qu’à le dire, celui qui veut aller au paradis n’a qu’à le dire. Il y a de la place pour tout le monde, on ne sait pas qui a raison. »
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Merveilleux silence que celui d’Elvire ! L’actrice-égérie de F.J. Ossang refuse d’intervenir en plateau, elle est assise, presque méfiante, puis très souriante, visiblement amusée par l’ambiance détendue du plateau ; je la taquine quand elle tente de regarder mes notes sur ordinateur. Elle acquiesce avec beaucoup de conviction chaque fois que je cite l’un de ses groupes fétiches, Throbbing Gristle, qui apparaît dans les bandes sons des films de F.J. ou Lucrate Milk, le groupe avec lequel MKB avait publié un split-album à l’époque de L’Affaire des Divisions Morituri. Alors qu’on découvre qu’elle était elle-même au clavier de MKB, elle confirme quand j’insiste sur la nécessité de réévaluer Lucrate Milk. F.J. nous rappelle ce qu’on avait oublié : Helno, futur chanteur des Négresses Vertes, n’était autre que l’un des éructeurs de Lucrate Milk – « Fuck you ! I love you ! »
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La phrase du jour, on la doit à Luc Moullet :

« Je ne cherche pas tant à me situer, mais plutôt à être. »

Emmanuel Abela


Studio mobile du 1er décembre : F.J. Ossang

En compagnie d’Elvire, son actrice-égérie, F.J. Ossang nous rappelle les sources Beat de son dernier long métrage, Dharma Guns, projeté en avant-première française à EntreVues. Au menu : Jack Kerouac, Joe Strummer et Lucrate Milk. Un mot d’ordre : « Fuck you ! I love you »
12:46


Studio mobile du 1er décembre : Adbelselem Bounouacha / Luc Moullet / Jean-Marie Teno

Abdelselem Bounouacha nous évoque la liberté et la sensualité de Fissures d’Hicham Ayouch, dont il est l’acteur principal.
10:25

Luc Moullet revient sur la projection d’Une Aventure de Billy The Kid, avec Jean-Pierre Léaud.
18:36

Accueilli spontanément en studio, Jean-Marie Teno rappelle l’importance du cinéma africain, à l’occasion de la projection de Chef !, son long métrage de 1999.
08:30


30 novembre

Avec Olivier Legras nous sommes au Festival International du film de Belfort, EntreVues, jusqu’au samedi 4 décembre, pour une série d’émissions enregistrées dans les conditions du direct.

Hier, arrivée en douceur, dans un froid sibérien – la ville est sous la neige, comme une partie de l’Est de la France ! Le temps incite à s’enfermer dans des salles obscures, nous en avons profité pour voir deux films en salle : Docteur Chance de F.J. Ossang et Une Aventure de Billy the Kid de Luc Moullet avec Jean-Pierre Léaud.

F.J. Ossang, je l’avais découvert en 1984 avec son premier long métrage, L’Affaire des Divisions Morituri, dont je garde le souvenir d’un enthousiasme délirant et d’une bande-son d’exception – la présence de Throbbing Gristle, notamment.

Avec Docteur Chance, un long métrage en couleur tourné au Chili, nous sommes en présence d’un road-movie très esthétique – à mi-chemin entre Leos Carax et Jean-Baptiste Mondino –, qui comprend quelques instants de fulgurance, malgré certaines longueurs. Naturellement, la présence rayonnante de Joe Strummer à la fin du film en Vince Taylor, reclus et appareillé, ne peut que nous émouvoir. Elle nous émeut autant que celle d’Elvire dont l’extrême sensualité illumine cette escapade onirique à la limite du cauchemar éveillé.

Tu dis : il ne reste rien d’autre que les mots. Mais tu n’écris plus, adieu !

Cette phrase formulée entre deux injonctions de William S. Burroughs, ne cesse de trotter dans la tête, inlassablement durant toute la projection.

Tu dis : il ne reste rien d’autre que les mots. Mais tu n’écris plus, adieu !

Le cut-up se construit tout seul, mentalement :

Tu dis adieu – Il ne reste rien d’autre que les motsque les mots, adieu
mais tu dis rien

À DIEU, rien que les mots – les mots
mais tu n’écris plus – rien
adieu
rien

On enchaîne avec Une Aventure de Billy the Kid, un long métrage de 1970 de Luc Moullet. Ce film, je l’avais déjà vu à l’époque du ciné-club LimeLight, mais je n’en gardais aucun souvenir précis. Je retente l’expérience, et du coup me souviens de ce qui m’avait plu lors de cette première vision : Jean-Pierre Léaud, au sommet de son art, est génial et outrancier au côté d’une jeune actrice, Rachel Questerber, qui nous rappelle que le cinéma est surtout une affaire de sens(ualité).

La salle est dissipée, hilare, et se partage entre incrédulité et totale adhésion. Les jeunes gens présents semblent découvrir une forme singulière, qui leur était jusqu’alors étrangère. L’esprit piraterie semble se diffuser à travers le festival ; les consciences en sortent parfois ébranlées, mais rien n’est-il plus profitable qu’une conscience prête à s’ouvrir à nouveau, loin des modèles imposées par une société assassine. Avec humour, Luc Moullet nous a conduit vers un ailleurs ; lui, le grand marcheur (et cycliste à ses heures) nous invite à cheminer à ses côtés. Nous sommes prêts à lui emprunter le pas…

Emmanuel Abela

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Micro-trottoir du 30 novembre 2010 par Philippe Schweyer : Luc Moullet

Luc Moullet, réalisateur français atypique, à mi-chemin entre Jacques Tati et Buñuel, nous livre sa vision du cinéma en marchant : “Les amphétamines permettent-elles d'appréhender la nature ?”

15:10


Micro-trottoir du 30 novembre 2010 par Philippe Schweyer : F.J. Ossang

F.J. Ossang, auteur français inclassable vient présenter en avant première, DHARMA GUNS son nouveau long métrage : l'occasion d'échanger avec lui sur une oeuvre d'inspiration punk.

14:14

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