On connaissait le sketch de Pier Paolo Pasolini, La Séquence de la fleur de papier, parce qu’il avait été intégré au coffret DVD sur les années 60 du cinéaste italien, mais le contenu véritable de Amore e Rabbia – La Contestation en français –, ne nous était guère familier. Le film très peu montré, y compris en ciné-club, rassemble des réalisations engagées/enragées de Jean-Luc Godard, Carlo Lizzani, Bernardo Bertolucci et Marco Bellochio, un an après les événements de mai 1968, et peu de temps après que Pasolini et Godard se sont disputés sur les relations entre cinéma et sémiologie. Il va sans dire que leurs propositions respectives sortent largement du lot, avec une vraie réussite du côté de Godard. Son sketch méconnu manifeste une implication particulière qui fait de sa proposition un petit chef d’œuvre en soi. Pasolini, lui, s’inscrit avec bonheur dans la continuité de Théorème, et annonce Porcherie, avec l’incontournable Ninetto Davoli. (E.A.)
Il est assez amusant de constater qu’à sa sortie Be Happy de Mike Leigh a pu être perçu comme un pur moment de bonheur, censé nous offrir des portes de sortie en pleine crise. Si on y regarde de plus près, Sally Hawkins / Poppy a beau tenter de prendre les choses du bon côté, elle est seule et en proie à la violence du quotidien – un enfant battu, un moniteur d’auto-école raciste, virulent et exclusif –, elle se démène comme elle peut dans un monde qui lui échappe parfois. Bien sûr, son enthousiasme est communicatif, et même si elle se heurte à l’incompréhension des gens, il se dégage d’elle quelque chose d’irradiant qui rend optimistes, malgré nous. En cela, la réalisation ciselée de Mike Leigh accentue les écarts entre tragédie possible, joie et émotion contenue, dans une démarche qui l’inscrit dans la plus pure tradition réaliste. (E.A.) De Mike Leigh – MK2
Le jazz est légende, et incontestablement Chet Baker appartient à la légende du jazz. Sa disparition tragique le 13 mai 1988 – défenestré d’une chambre d’hôtel à Amsterdam – est clairement pressentie dans ce très beau documentaire qui situe avec force le drame permanent vécu par le célèbre trompettiste. Son cynisme le conduit à multiplier les accidents dont les conséquences sont parfois ressenties par son entourage immédiat. Malgré sa distance affichée, Chet n’en demeure pas moins touchant, notamment quand il se refuse à la mort. Tout comme ses disques, ce film lui restitue sa part d’éternité. (E.A.) De Brice Weber, Wild Side Vidéo
Rares sont les entreprises cinématographiques qui dépassent une durée de dix ans, et pourtant il a fallu un peu que cela pour que le photographe de mode Steven Sebring arrive au bout son film sur Patti Smith. Derrière les images en 16 mm, l’émotion tangible peut basculer en une forme de rage. On suppose les doutes et les moments de découragement réciproques, mais au bout du compte on se retrouve en présence d’un portrait sensible, à la limite de l’exercice poétique, de celle qui reste l’icône d’une génération en révolte. (E.A.) De Steven Sebring, Medici Arts
Au sommet de son charme, le couple Marcello Mastroianni et Sophia Loren réunis pour la septième fois à l'écran dans Mariage à l'italienne profile un film jubilatoire, largement précurseur de La Guerre des Rose de Danny De Vito. La vengeance d'une femme exploitée pendant vingt ans par son mari bourgeois napolitain est orchestrée par le maestro de la satire sociale et de l'humour tendre, Vittorio De Sica. En coulisses du projet, l'amour du producteur Carlo Ponti pour la divine Sophia, prouve combien la démarche peut parfois donner des étincelles. (O.B.) De Vittorio De Sica, avec Marcello Mastroianni et Sophia Loren – Carlotta Films
Ceux qui ont craint pour le studio Pixar depuis son rachat par Disney en 2006 ont été pleinement rassurés par Wall-E, qui se situe à la hauteur des chefs d’œuvre Toy Story ou Monstres et cie. Faut-il avoir un esprit retors pour imposer au public une première demi-heure muette, laquelle se justifie par l’absence de toute humanité sur une Terre désertée depuis 700 ans ? Faut-il de la mémoire pour invoquer les entreprises assassines de l’ordinateur Hal 9000 dans 2001 l’Odyssée de l’Espace ? Chez Pixar, on a de la mémoire et on n’hésite pas à chercher le sentiment loin au cœur des robots, fussent-ils archaïques comme Wall-E – archéologue d’un temps pas si lointain –, ou high-tech comme Eve, pionnière d’un monde qui ne demande qu’à renaître. Au-delà de l’émotion, le message passe sur les conséquences de l’hyperconsommation. À signaler des bonus remarquables, et notamment un documentaire émouvant sur l’évolution du design sonore dans l’animation. (E.A.) Disney DVD
Il y a plus de vingt ans, la France cinéphile se figeait devant Antenne2 les soirs où passait Cinéma Cinémas, une émission “hors promo” proposée par Claude Ventura, Anne Andreu et Michel Boujut, sans oublier Philippe Garnier exilé à Los Angeles. Les ingrédients de cette réussite inégalée étaient imparables : le travelling sur les dessins de Guy Peellaert, la musique du générique (la B.O. d’Une place au soleil de George Stevens), le couloir d’Alphaville, les voix off (Jean-Claude Dauphin et Michel Boujut) et des dizaines d’entretiens d’anthologie avec Sterling Hayden, Jane Russell (« Je crois au soutien-gorge ») ou Robert Mitchum, un filmage orageux chez Pialat, l’enlacement de John Cassavetes et Gena Rowlands pendant le tournage de Love Streams et tant d’autres moments grandioses ou dérisoires. (P.S.) Cinéma Cinémas, la collection, Coffret 4 DVD + livret INA.
Chronique publiée dans le numéro zéro de Zut !, en décembre 2008.
Dans la filmographie de François Truffaut, La Chambre Verte (1978) reste à part. Film peu montré, qui a mis du temps à être édité en K7 VHS, autant qu’à être réédité en DVD, cette œuvre étrange continue de faire peur par son sujet, le culte que voue Julien Davenne (François Truffaut) à ses « morts », ses amis tués au front au cours de la Première Guerre mondiale, ainsi que sa femme bien-aimée, Julie Davenne. À cette dernière, il dédie un espace, la chambre verte, et tente de reconstituer tout ce qui a pu lui appartenir. Au cours de sa quête, il rencontre Cécilia Mandel (Nathalie Baye), une jeune femme qui garde un secret. Nul autre acteur que François Truffaut n’aurait pu interpréter ce rôle, à la limite de la mystique, ni camper un personnage qui, au-delà du récit inspiré d’une nouvelle d’Henry James, L’Autel des Morts, rend hommage à ceux qui ont traversé sa vie, André Bazin, Roberto Rossellini, Jean Cocteau ou Henri Langlois, entre autres figures éternelles du cinéma. L’œuvre est sombre, elle n’en contient pas moins sa part de lumière. (E.A.) De François Truffaut, DVD Metro Goldwyn Meyer
En 1988, la première diffusion sur Canal+ des Histoire(s) du Cinéma de Jean-Luc Godard marque la fin du cinéma, un an avant la fin de l’Histoire tout court. Outre le fait que JLG signe une première série de films à la télévision, cet acte lui permet de porter un regard sur le siècle précédant et de solder bien des choses. Il contemple avec un brin de tristesse un siècle qui par un effet étrange nous contemple en retour, et nous juge parfois. Le célèbre cinéaste s’inquiète du siècle à venir, celui d’une forme d’insouciance, de complaisance et d’errance possible. Déclinée sous la forme de très beaux livres chez Gallimard ou d’imposantes installations vidéo à Beaubourg, cette suite de collages visuels mérite enfin son édition en DVD, un support qui n’existait pas à l’époque mais auquel elle semble incroyablement destinée tant les images et les textes suggèrent un arrêt ou un retour. JLG est tricheur parfois, il est visionnaire toujours. (E.A.) De Jean-Luc Godard — Gaumont Pathé Archives
Le cinéma peut-il rendre compte de la réalité de l’extermination ? Dans son premier film, Arnaud des Pallières interroge l’historien qui répond : « L’extermination n’est en aucun cas de l’ordre du souvenir. Un travail consacré à l’extermination ne peut être qu’une enquête sur le présent. » Le cinéaste se souvient dès lors que Serge Daney s’était longuement attardé sur la question de ce présent, dont la perfusion a alimenté sa propre réflexion. Dès lors, il filme une jeune étudiante à Drancy, à la Cité HLM de la Muette, le seul camp qui ne soit ni ruine, ni musée, mais dont l’espace est habité aujourd’hui encore par des gens qui ne peuvent en mesurer la charge assassine. Par la seule force des mots, la jeune femme nous restitue la vie du camp avec une émotion qui situe ce très beau film dans la lignée des chefs-d’œuvre éternels sur le sujet, Nuit et Brouillard ou Shoah. (E.A.) D’Arnaud des Pallières, Arte Vidéo