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Goran Bregović, talent de ce monde

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Rock-star avant la guerre dans son pays, l’ex-Yougoslavie, compositeur attitré pour Emir Kusturica et auteur du hit In the Death Car pour Iggy Pop, Goran Bregović revient sur sa carrière et nous fait part de ses projets. Rencontre champêtre dans le cadre du festival Wolfijazz.

Le décor champêtre et apparemment propice à la détente d’une agréable soirée d’été dans un petit festival de jazz à Wolfisheim, au cœur de l’Alsace, vient de devenir pour moi le nouveau théâtre de mon angoisse. Crispée, je me tiens raide comme un piquet, insensible aux quelques notes de musique susceptibles de perturber la préparation de ma toute première rencontre avec un artiste : monsieur Goran Bregović.

J’imagine un personnage solennel, digne, mais aussi froid et distant ce qui déclenche dans ma tête la construction de tous les scénarios possibles, surtout les plus catastrophiques :

1 – bouleversée par le stress, je lui marche sur le pied en entrant dans la loge, ce qui le fait chuter sur son attaché de presse qui lui même perd l’équilibre, entrainant finalement une chute générale façon dominos.

2- Je bafouille en tentant d’articuler mes questions, et finis par l’agacer jusqu’à ce qu’il décide d’interrompre l’entretien et de me laisser bredouille

3- La pression retombant, les muscles de tout mon corps se relâchant, je subis en plein entretien l’inévitable conséquence intestinale – fort incommodante – d’avoir tordu entrailles et boyaux dans tous les sens trois heures plus tôt…

4- Dans un élan d’éloquence, alors que je suis en train d’ouvrir la bouche pour poser une question, mon dentier se décolle de ma mâchoire et tombe lamentablement à ses pieds… (ah non je n’en porte pas, ouf ! )

Bref, après de longues minutes de torture intellectuelle, le moment tant attendu arrive enfin : on nous invite à pénétrer dans une petite loge où je découvre le sujet de toutes mes angoisses, l’air décontracté, me saluant le sourire aux lèvres. D’un seul coup je vois tous mes scénarios s’envoler, tout comme la boule qui me tenaillait le ventre deux minutes plus tôt.

Louise Laclautre

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Vous avez connu un statut de rock star dans l’ex-Yougoslavie, avant de vous consacrer à la musique de film pour Emir Kusturica, Patrice Chereau, entre autres. Il y a quelques années, vous avez retrouvé le goût des concerts. Qu’est ce qui vous a donné l’envie de reprendre la route ?
C’était la guerre et je devais survivre, j’étais en exil à Paris et l’unique proposition qu’on me formulait était de faire des films. J’en ai fait environ 25 pendant cette période en France, en Allemagne et en Angleterre.
J’en avais assez de la scène. Déjà, avant la guerre j’étais en retraite. Il y a toujours ce besoin d’amplifier tout sur scène, alors après 15 ans j’en avais assez. J’ai arrêté, et sans la guerre je serai une rock-star à la retraite aujourd’hui ! [rires]

Si la scène a pu vous lasser à une époque dans les années 90, comment la vivez-vous aujourd’hui ?
Aujourd’hui, ma musique n’a plus rien à voir avec le show-business, je fais de la musique seulement pour le plaisir. Je suis assis, je bois un peu, et je joue.

MARIAGES ET ENTERREMENTS

Votre groupe s’appelle Goran Bregovic and the Wedding and Funeral Band, est ce une manière d’insister sur la dimension festive et traditionnelle de votre musique ?
Je viens d’une culture où les mariages et les enterrements sont très importants, ce sont d’ailleurs les deux moments les plus importants dans la vie sociale. Si notre musique est jouée aux mariages et aux enterrements, c’est qu’on est un bon compositeur !

Vous avez été pionnier dans la redécouverte de la musique des Balkans. Aujourd’hui, celle-ci retrouve sa place dans l’esprit des gens. Bon nombre d’artistes – Beirut, Balkan Beat Box, Jessie Evans – s’en revendiquent ouvertement. On vous suppose ravi…
En effet, et c’est la première fois que des cultures jugées minoritaires ont un aussi un grand impact sur des cultures dominantes. Et cela pas seulement dans la musique, également dans la cuisine, la littérature : partout ! C’est une très bonne chose, et c’est bon de savoir que cette musique issue d’une culture comme la mienne peut être appréciée ailleurs, dans des pays comme le vôtre où la culture musicale est immense.

Vous avez initié quelque chose qui est de l’ordre du décloisonnement. Aujourd’hui, électro, pop, et folk vivent ensemble…
J’essaye d’être un compositeur contemporain. Mais peut être que mon contemporain est très « old fashion » ! Ce qui est gênant dans la musique c’est qu’il est moins évident d’écrire dans une langue étrangère. Il est possible pour des écrivains comme Kundera par exemple, d’écrire en français, mais en tant que compositeur vous ne pouvez pas sortir de cet instinct car la musique vient d’endroits bien plus profonds que la langue. J’essaye tout de même d’écrire de la musique contemporaine, mais mes origines balkaniques sont inévitables, on ne peut que les remarquer !

GITANS, TALENTS DE CE MONDE

Ce soir, vous êtes programmé dans un contexte jazz. Est-ce là une ambiance que vous appréciez ?
Je ne rate pas une occasion de jouer si j’en ai l’opportunité. C’est déjà un miracle pour moi de pouvoir vendre des billets partout dans le monde. Bien sûr, je joue dans les plus prestigieuses salles du monde, mais je ne refuse pas l’occasion de jouer ma musique, même dans les plus petits festivals !

Et lorsque vous êtes programmé par exemple dans un festival comme Sziget en Hongrie, vous l’appréhendez de la même manière ? Le préparez-vous avec la même décontraction ?
On sait comment le concert va se passer seulement au moment où l’on sort de scène : rien n’est fixé à l’avance. On essaye surtout de s’amuser, on joue entre 120 et 150 concerts par an alors il faut au moins qu’on essaye de se divertir ! L’orchestre apprécie aussi cette ambiance joyeuse sur scène d’ailleurs !

Votre dernier album s’appelle Alkohol, pourquoi avoir choisi ce titre ?
J’ai participé à un festival de Guča un jour. Il s’agissait d’un festival de compétition d’orchestres de cuivres qui a accueilli 500 000 personnes en une semaine. Là bas, j’ai décidé de ne pas jouer un concert professionnel comme je jouais d’habitude, mais plutôt de la musique qu’on joue entre nous quand on boit. Normalement, je bois un verre d’alcool sur scène mais ce soir là j’ai bu vraiment beaucoup et l’ambiance a été géniale. On s’est bien amusé !
Du coup je me suis dit que si je pouvais boire aussi bien, j’allais sortir un disque pour boire ! Je viens d’une tradition où l’on crée une musique juste pour pouvoir boire en l’écoutant. Nous, nous n’avons pas de musique classique. À l’époque de Monteverdi nous n’avions qu’un instrument avec une corde !
L’idée de ce disque était de faire deux parties : une pour l’alcool fort et l’autre pour l’alcool soft qui devait s’appeler Champagne. J’ai enregistré un concert pour violon et deux orchestres, avec mes musiciens et un autre orchestre d’Amérique ainsi qu’un excellent violon de l’Orchestre Philharmonique de Londres. Mais finalement, à l’écoute, le résultat ne donnait rien ! On n’avait pas envie de boire en écoutant cette musique. Il m’est alors venu l’idée de faire un album sur les gitans. En fait, ils viennent de partout : d’Italie, de France, etc… Je me suis dit que ce serait une bonne idée d’avoir une réflexion sur cette réalité-là à travers un disque.

Peut-on en savoir plus sur ce disque ?
Ce nouveau disque sort en novembre s’appellera Champagne for Gipsies. Je l’ai réalisé avec des artistes d’origine gitane qui ont laissé une trace dans la culture pop ou qui vont en laisser une. J’ai donc enregistré des chansons avec les Gipsy Kings, Stéphane Eicher, mais aussi avec la relève de la nouvelle musique gitane. Sinon, j’ai aussi travaillé avec Gogol Bordello, Ricky Lee Jones, d’origine gitane également. On ne le sait pas, mais bon nombte de grands artistes étaient gitans d’ailleurs, Elvis Presley, ou encore Charlie Chaplin par exemple ! J’espère que ce nouveau disque sera riche en qualités, et que le message que je cherche à faire passer sera compris : les gitans sont le talent de ce monde.

Propos recueillis par Louise Laclautre le 26 juin à Wolfisheim dans le cadre de Wolfijazz
Photos : Olivier Legras

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