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Sarah Leonor, instants de vie

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Il est difficile de rester objectif, face une œuvre telle qu’Au Voleur, le premier long métrage de Sarah Leonor. À l’issue de projection de ce film, nous avons été quelques uns à nous retrouver bouleversés. Tentative d’explication avec l’auteure alsacienne et son actrice, Florence Loiret Caille.


Tu inscris ton intrigue dans un cadre pas très loin de chez nous, mais qui nous semble incroyablement étranger, le Ried. Je te savais attachée à l’idée de tourner là, mais d’où est venue l’idée ?
Sarah Leonor : Une version antérieure du scénario s’apparentait à une sorte de road-movie, avec une traversée du territoire, du nord au sud de la France. Mais le début du film se passait à l’est, en Alsace, dans mon esprit en partie à Mulhouse, même si je n’y ai pas tourné. C’est en faisant des repérages pour un autre film que je me suis retrouvée par hasard, un matin de novembre dans le Ried, au niveau d’une petite route qui passait en contrebas du Rhin. Il y avait des pêcheurs silencieux dans la brume, je me suis retrouvée dans une autre dimension. Et ça m’évoquait plein de choses, des tableaux romantiques, le Styx, et en même temps c’était très doux. Et je me suis dit : pourquoi ne pas prendre le contre-pied de la cavale et en faire une cavale lente, quasi-immobile ? Dans la version précédente, le personnage de Bruno [Guillaume Depardieu dans le film] se dévitalisait au fur et à mesure, comme s’il avait été arraché, et là c’était différent, il était plus attaché à ce nouveau lieu. Isabelle, elle, était plus itinérante…
Florence Loiret Caille : Mobile !
S.L. : Oui, et sans attache alors que lui, restait profondément enraciné.

Isabelle bouge autour de lui.
S.L. : Oui, c’est un trublion qui tourne autour de lui, alors qu’il avance toujours sur sa ligne.

Ces territoires nous rappellent des films américains, et en même temps, cette affaire-là semble également puiser dans le patrimoine cinéphilique européen. On pense à des films comme Monica de Bergman, par exemple.
S.L. : Oh oui, absolument. Monica est un film de chevet. C’est une référence, je ne peux pas le nier.
F.L.C. : C’est vrai, je l’ai revu récemment : Au Voleur peut y faire penser.
S.L. : Avec un personnage féminin moins trouble… Mais chez les personnages de Monica, on retrouve un désir de vie, de vie simple, pure, qui anime Bruno et Isabelle dans Au Voleur. Après, il y a la présence de l’eau qu’on retrouve dans le cinéma classique français, de Renoir à Vigo. Ce rythme au fil de l’eau, plus organique, est quelque chose qui me plaisait beaucoup, plutôt qu’un rythme heurté. Le fait qu’ils prennent une barque, en termes de cinéma, m’allait beaucoup mieux que de les voir rouler sur une autoroute.

Au départ, il y a cette rencontre presque improbable entre cette professeure d’allemand et ce cambrioleur, un lien fort, immédiat, plein de sensualité. Isabelle porte ce désir fortement.
F.L.C. : Elle vient le chercher, et ça fait aimant.
S.L. : Ce qui m’intéressait c’est que les personnages n’étaient pas conscient de ce qui leur arrivait au moment où ça leur arrivait. Je voulais capter ce moment où l’on est attiré par quelqu’un, où c’est quelque chose d’autre qui parle.
F.L.C. : Mais quand il lui vole sa montre, elle le retient…

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  Tout comme, elle le fait rentrer dans sa maison. Elle affirme une vraie conviction.
S.L. : Mais c’est parce qu’il lui faut quelqu’un ! Le personnage d’Isabelle souffre de solitude. Dans la scène du bar, ce qui m’a plu c’est qu’on a su montrer deux corps qui se rapprochent, mais qui ne savent pas pourquoi ; ils n’ont pas le choix.



Ce qui est surprenant, c’est que malgré l’impasse dans laquelle ils se trouvent, ils partagent des instants d’insouciance.
S.L. : Le motif de base du film était de les amener à cette possibilité d’être dans l’oubli.

Ils aspirent tous deux à connaître la vraie vie…
S.L. : La vraie vie, c’est ça la question : est-ce prendre tous les jours le même chemin ou exploser en plein vol ? Ça n’est pas forcément la même chose pour les deux. Je ne sais pas si le personnage de Bruno est conscient qu’il lui faut autre chose, au contraire du personnage d’Isabelle.

Mais la réalité les rattrape. La fin est ouverte. Bruno transmet son blouson. À jamais, Isabelle restera libre, rebelle, malgré elle.
S.L. : Pas malgré elle, je pense que c’est un choix, non ?
F.L.C : Ce n’est pas une question facile… Faut-il voir y voir une signification particulière ? Tu sais, comme pour toute œuvre artistique les gens s’approprient les choses.
S.L. : Ce qui est important, c’est de donner l’impression que quelque chose continue. Isabelle a été libérée par la transmission, elle part avec, là en l’occurrence c’est plus que le blouson, c’est une manière de ne pas renoncer, une sorte de ligne…

Propos recueillis par Emmanuel Abela
Portraits : Stéphane Louis
Photos du film @Shellac

Article publié dans Novo #4.

Sarah Leonor et Florence Loiret Caille, au moment de l’avant-première du film Au Voleur au cinéma Star, à Strasbourg, le samedi 29 août.

Au Voleur, un film de Sarah Leonor, avec Guillaume Depardieu, Florence Loiret Caille, et la participation de Jacques Nolot – Les Films Hatari / Distribution : Shellac


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Le chant intérieur

Pour la bande très originale d’Au Voleur, Sarah Leonor a sollicité un conseiller musical, Frank Beauvais, lui-même cinéaste très attentif à la présence de la musique dans ses réalisations.

Le travail avec Frank Beauvais a commencé très tôt. Comme il est pléthorique, j’ai eu un grand nombre de propositions. À la base, il y avait un morceau de Woody Guthrie, Grassy Grass Grass (Grow Grow Grow), une comptine qui comprenait tout, et notamment le retour à l’enfance… Très vite, j’ai écarté la piste de la musique folk contemporaine que je trouvais trop ronde. Je me suis rapidement rendu compte qu’elle ne correspondait pas aux ambiances de la première partie du film. Ça “refusait”, j’avais besoin d’âpreté. À partir de là, avec Franck, nous avons tiré un fil, nous avancions par séquence et par personnage, la musique de Manu, celles de Bruno et d’Isabelle. Dans la première version du montage, Franck découvre la silhouette de Guillaume à l’écran, il est reparti aussitôt chercher des éléments rock pour la scène du bar, par exemple. Par ailleurs, le folk que j’avais rejeté pour la première partie du film s’imposait comme une évidence dans la seconde partie, celle du Ried. C’était la musique du couple, le chant intérieur des personnages. Le pari c’était de marquer ce basculement entre une musique très contemporaine et la musique primitive. En remontant ainsi le temps, on parcourt le trajet intérieur des personnages. (E.A.)

Morceaux choisis :

Woody Guthrie, Grassy Grass Grass (Grow Grow Grow)
The Ukulele Orchestra Of Great Britain, No Peace for the Wicked
Colette Magny, Didn’t My Lord Deliver Daniel
The Cramps, Lonesome Town
Aria n°20 de la Passion selon Saint-Matthieu de Jean-Sebastien Bach interprété par Olivier Bombarda
Balkan Beat Box, Digital Monkey
Adel Shams el-Din, Chapelet de Perles
Pygmées Baka, Hut Song

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