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António Lobo Antunes, la perfusion du présent

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En marge de ses grands romans, António Lobo Antunes ressasse dans des chroniques mélancoliques ses obsessions, le passé, la mort, la création, la vie des gens, et offre des voies nouvelles à la littérature. Rencontre avec l’écrivain portugais à l’occasion de son passage à Strasbourg, à la Librairie Kléber.


Vous dites vous-même que vous êtes un drogué de l'écriture, que vous avez besoin d’écrire plus de dix heures par jour. Est-ce que c'est le fait d’écrire autant qui vous amène constamment à vous remémorer votre passé dans vos Chroniques ?

Les Chroniques, je ne m’en souviens pas. C’est fait un peu en vrac, très rapidement, c’est pour les journaux. Ce que je voulais, c’était de parler de tous les temps en même temps : passé, présent, futur, si ça existe. Ma notion du temps a changé en Afrique où les gens ont un sens du temps complètement différent du nôtre. Le passé ça n'existe pas, le futur ça n'existe pas, mais il y a un immense présent qui contient en lui le passé et le futur. Je me souviens d’avoir pensé, j’avais vingt-quatre ans et c’était la guerre, que peut-être si j’utilise ça pour écrire j’aurai résolu le problème du temps pour moi qui est un des problèmes les plus compliqués à résoudre du point de vue technique. Donc j'ai toujours essayé de travailler avec ce temps élastique qui contient en lui tous les temps de votre vie. C’était un peu comme ça.

Par rapport à cette nécessité d’écrire en permanence. Est-ce que c’est toujours aussi aisé pour vous, aussi naturel… Est-ce que le flux est permanent ?
 
Ce n'est pas naturel. J'admire beaucoup les gens comme Stendhal qui a écrit la Chartreuse en cinquante-sept jours. Moi je suis très lent et j’écris avec beaucoup de difficulté. Pas les chroniques, ça c’est rapide, mais pour les livres c’est très lent. Bien sûr que vous avez du plaisir quand vous écrivez, mais ce n'est pas un acte que j'associe au plaisir, parce que vous êtes tellement occupé à résoudre les problèmes techniques. Parfois vous ne savez pas résoudre un problème technique, donc vous le contournez et les critiques s’écrient : Ah, c’est du nouveau etc., alors que c’est seulement la façon dont vous avez contourné une difficulté que vous n’avez pas été capable de résoudre. On ne parle pas de technique, mais ça c’est un travail comme un autre, donc il y a une technique.

Si je vous pose la question, c’est parce que vous écrivez depuis toujours. J’ai lu que vous écrivez depuis l’âge de quatre ans, que ça a toujours été quelque chose de constant chez vous, depuis toujours…

Là maintenant, j’ai fini un livre. D'ordinaire quand je viens de finir un livre, je reste trois, quatre, cinq mois sans rien faire. Je suis complètement vide. Là j'attends. Vous ne savez jamais si ça va venir un autre ou non. Il paraît qu'il y a des gens qui ont trois, quatre livres dans la tête, moi ça ne m'est jamais arrivé. Quand je commence un livre, je n'ai presque rien, deux, trois phrases, une sorte de noyau autour duquel ça commence à se cristalliser. Ce sont les mots qui engendrent les mots.

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Vous dites qu'un livre est comme un organisme qui agit par lui-même, indépendamment...

Oui, les premiers chapitres sont très pénibles, vous faites et vous refaites et ce n’est encore pas ça. Et soudain le livre commence à trouver son chemin, et puis vous suivez et la deuxième partie vous prend moins de la moitié du temps que la première partie. C'est le livre qui commande. Au début je pensais que c'était moi... ça m’étonne que quelqu’un puisse être vaniteux de ça parce que c’est quelque chose qui vous a été donné. Vous ne savez pas de quelle région de vous ça vient et vous ne savez pas non plus si vous allez être capable d’en faire un autre. Là maintenant je ne sais pas. Bien sûr que j'aimerais parce que si je n'écris pas qu'est-ce que je fais ? Je lis ? Mais je m'emmerde surtout…

Est-ce qu'il y a un rapport avec l'inconscient ? J'ai lu que vous aimiez beaucoup 8 ½ de Fellini…

Oui, c'est un très grand film. Il fonctionne avec une logique émotionnelle et affective. On apprend beaucoup avec le cinéma. Par exemple Sunset Boulevard de Billy Wilder est extraordinaire. On apprend beaucoup sur la technique avec le cinéma, avec le jazz avec la musique. Les Ménines de Velasquez est un très grand roman. Je pense que tous les arts partent d'un tronc commun et que la vocation artistique est protéiforme. Si vous devenez peintre, écrivain ou musicien cela dépend des circonstances de votre enfance, de votre vie, etc.

A Lisbonne, vous fréquentez des peintres ou des cinéastes ?

J'ai des amis qui font ça, pas seulement à Lisbonne, mais quand ils sont entrain de travailler on ne se voit pas beaucoup, et quand on se voit on ne parle jamais de travail. Quand j'étais au Mexique, j'ai passé quelques jours chez Garcia Marquez, je ne sais pas si il est rès lu en France, il n’écrit plus, il n’est plus capable d’écrire, mais on n’a jamais parlé de livres, jamais. On parlait de femmes, de choses plus agréables, de Fidel qui est un ami à lui, de foot. Je suis tellement déçu par le foot. On n'est pas des intellos. Et puis il y a une sorte de pudeur aussi à parler des livres, de ce que vous faites… Ce n’est pas possible de parler de livres. Ce n’est pas possible. Je peux essayer de parler des écrivains que j'aime, mais pas de ce que je fais. Il y a toujours une sorte de pudeur. Je me sens comme une poule qui doit protéger ses œufs. J'ai une vocation de poule. Mais avec mes amis, j’en ai très peu comme tout le monde, je ne parle jamais de livres. Jamais.

Et avec Christian Bourgois vous parliez de livres ?

On parlait très peu. On était comme des frères, mais on parlait très peu. La plupart du temps c’était le silence, mais on avait l’impression qu’on parlait beaucoup.

Quel était le travail d’un éditeur français avec un écrivain portugais ?


Je ne sais pas ce que c’est qu’un écrivain portugais.

Les livres sont déjà faits au moment où ils sont traduits en France…

J’étais chez Albin Michel. J’avais un agent qui voulait faire des enchères. Et c’est Nabokov qui lui a dit que le meilleur éditeur pour moi c’était Bourgois. Il ne payait pas beaucoup. Il n’avait pas beaucoup d’argent pour payer. Et le premier contrat qu’on a signé, on a signé pour des livres que je n’avais pas encore écrits. Je lui ai rappelé l’histoire de Monsieur Ferrari, le Commandeur auquel un pilote, Ronnie Peterson qui est mort dans… Ah, vous êtes un très mauvais homme d’affaires, parce que si vous aviez été bon, vous ne m’auriez pas acheté un billet aller-retour, vous ne saviez pas si… Donc j’ai trouvé ça un peu étonnant. J’ai compris qu’il voulait s’assurer que je resterai chez lui. Puis on a commencé à être amis. C'est compliqué d'être ami d’un éditeur, les intérêts sont différents. Mais c'était vraiment un très grand éditeur, un artiste, son catalogue c'est son œuvre. J’ai beaucoup d’orgueil parce que je l’aime, c’était mon ami. Qu’il soit tellement respecté partout. C’était un des très rares éditeurs qui était connu partout.

Il nous a donné envie de lire plein d’écrivains…


Il n’a jamais fait de concession, jamais. C'était un homme apparemment très froid et qui parlait très peu. On pouvait déjeuner ensemble sans échanger un mot. Pourtant on aimait les mêmes choses: le vélo, le Tour de France... C'est une relation qui a duré plus de 20 ans et on ne s'est jamais disputé. Il avait une immense culture et un goût très sûr, dans la ligne des grands éditeurs français. La France a toujours eu de très grands éditeurs. Les écrivains, c'est autre chose. Il y a les grands écrivains du XIXe siècle, tous ces génies en France, en Russie, en Angleterre, aux Etats-Unis, partout dans le monde, tous contemporains. Mais là maintenant, j'ai l'impression que si vous trouvez cinq bons écrivains dans le monde entier, c'est déjà pas mal. C’est très étrange ça. (…) Avant de venir, je me promenais dans l’histoire de ma vie de George Sand, elle les a tous connus et c’est très étrange (…) car pour moi c’est des Dieux et soudain je voyais un Balzac quotidien… C’était très étrange car pour moi ils n’avaient pas de corps. Ils n’avaient qu’œuvres…

Est-ce vous avez le sentiment d’être isolé ? Vous évoquez tous ces contemporains qui pouvaient échanger, parler peinture… Vous-même, vous souffrez de ne pas avoir, des écrivains, des gens qui seraient en mesure d’échanger avec vous par rapport à tout ça ?


J’ai un ami qui s’appelle Mario Vargos Llosa au Pérou. Il venait au Portugal et il m’a dit : «  Ah je reste chez toi » et ma fille ainée aimait beaucoup ses livres. Je lui ai dit Mario va rester chez nous, tu veux ? Moi non, pourquoi ? Après lui avoir dit que j’aime beaucoup ses livres, je n’ai plus rien à lui dire. Ce n’est pas très intéressant de parler métier. Parfois on parle de problèmes techniques ou si quelqu’un a découvert un écrivain qu’il aime beaucoup il partage avec les autres. La jalousie, je ne comprends pas parce que, je crois que c’était Hugo qui disait que les chefs-d’œuvre sont comme les tigres, ils ne se dévorent pas entre eux. Donc quand vous aimez un livre, c’est une joie. En plus il y a des livres que vous n’aimez pas et qui sont bons. Et des livres que vous aimez et vous savez qu’ils ne sont pas bons. Car, moi j’ai tendance à confondre mes passions avec mes idées. J’aime, donc c’est bon, j’aime pas, donc c’est mauvais. Il y a un écrivain français que j’aime beaucoup. Il a été très important pour moi : Blondin. Je me demande qui lit Blondin maintenant ? Moi je continue de le relire. Il a un bonheur d’expression. Il y a une quinzaine d’années Libé a fait cette enquête : Pourquoi écrivez-vous etc… Il y avait là Blondin : Blondin Antoine, écrivain. Ses personnages font des jeux de mots. C’était tout… A mon avis, il était beaucoup plus que ça.

Il aimait le Tour de France aussi…

Oui, il a fait des reportages magnifiques non seulement sur le Tour, mais sur le rugby, sur l’athlétisme, sur les Jeux Olympiques… Il a été très important pour moi. J’ai appris beaucoup avec lui.

J'ai lu que vous aviez besoin d'écrire contre un autre auteur ou contre votre mère à un moment donné…


Oui, ce que je disais, je crois, c'est qu'il faut écrire contre les écrivains que vous aimez, être mieux qu’eux, faire mieux. Il faut commencer un livre quand vous êtes sûr de ne pas être capable de le faire. Il faut se lancer des défis impossibles. Par exemple, j'ai fait un livre seulement avec des femmes. Puis je demandais qu'est-ce qu'un homme sait des femmes ? Qu’est-ce qu’un homme sait de ce que c’est pour une fillette de vivre une première menstruation ? Qu’est-ce que c’est l’orgasme pour une femme ? C’est un mystère pour nous les hommes. Quel plaisir peut tirer une petite fille de ses jouets ? Pour moi c'était un monde inconnu. Puis j’ai fait un autre avec des travestis, des homosexuels. C’était un monde que je ne connaissais pas du tout et qui m’était étrange. Par exemple l’homosexualité je la comprends cérébralement, physiquement non… Quel plaisir peut-on avoir à être au lit avec un autre homme ? ça je ne comprend pas. Dans ce dernier il y a un pédophile. Qu’est-ce que c’est qu’un pédophile ? Quel mécanisme le pousse à faire des choses avec des petits garçons à peine pubères ? Quand je faisais ce livre avec les femmes, j'avais l'impression d'apprendre des choses sur les femmes, de ce que les voix me disaient. Je pense que c’est une voix qui va, qui vient qui change tout le temps, qui prend des masques. C'est drôle d'écrire. Il y a un coté enfantin dans tout ça, c'est comme faire des devoirs d'écolier.

Il y a aussi un côté égoïste, lorsque vous écrivez vous n’êtes plus là pour les gens qui vous entourent…


Camus, qui était intelligent, disait que l'égoïsme est nécessaire à la création. Bien sûr qu'on est égoïstes, on est tous égoïstes. Et nous les hommes, nous sommes beaucoup plus égoïstes que les femmes et beaucoup moins capables d'amour. Nous faisons en général des choix plus ou moins logiques et rationaux. Je pense que c'est très rare qu'un homme tombe amoureux après trente ans. On fait des choix, il me semble. Parce qu'on a peur. Par exemple, une femme cesse de vous aimez. Elle vous dit : je ne t’aime plus, c’est fini. Vous, vous ne dites jamais ça. Il me faut de l’espace. Il faut que je pense, j’ai besoin de solitude pour quelques temps… Tu mérites mieux que moi… J’ai une amie à moi, son mari avait préparé un long discours de séparation et il a commencé par « tu mérites mieux que moi ». Elle l’a interrompu et elle a dit « c’est vrai, va-t-en ! ». Nous les hommes, en général pour ne pas dire toujours, on quitte une femme seulement quand on en a déjà une autre. Parce que nous avons peur d’être seul. Et pour la plupart des hommes, l’idéal c’est une bonniche avec laquelle on couche. Il y a ce côté ! Quand vous écrivez, que vous passez votre temps à écrire, vous avez moins de temps… Et puis vous commencez à vous poser la question : est-ce que ça a valu la peine de passer ma vie à écrire? Est-ce que je me suis privé d'autres plaisirs? Vous êtes sur un livre de 9h jusqu’à midi, de 2h jusqu’à 8h, de 9h jusqu’à 11h. Et en même temps si vous ne faites pas, votre vie reste sans sens. C'est comme si vous vous étiez construit pour ne faire que ça. Être ingénieur ou économiste, ça n'a pas de sens. A quoi rêve l'économiste ? Et à quoi rêve la femme de l'économiste ? C’est des choses que je me demande parfois…

Propos recueillis par Emmanuel Abela et Philippe Schweyer
Retranscription : Stéphanie Munier
Photo : Stéphane Louis


Livre de chroniques IV, traduit du portugais par Michelle Giudicelli, Christian Bourgois.


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