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Entrevues 08, le visage du cinéma

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Pour sa troisième édition à la tête du festival EntreVues, Catherine Bizern affirme un peu plus encore la nécessité de créer un espace ouvert à destination de tous, au-delà du simple cercle des auteurs, professionnels du cinéma et auteur, afin de renouer avec la dimension festive de l’événement au cœur de la ville de Belfort, de la région Franche-Comté et du Grand Est.


Installer le cinéma dans ses perspectives propres, voilà un défi qui n’est pas des moindres, et pourtant à EntreVues, on s’y attache vraiment. Janine Bazin dans un premier temps, Catherine Bizern depuis trois ans, n’ont eu de cesse d’interroger ce qui fait l’essence même d’un festival de cinéma. Doit-il se contenter de programmer des talents naissants et de les offrir à un public constitué de cinéphiles et de professionnels ou doit-il inscrire sa compétition officielle, aussi exigeante soit-elle, dans un cadre plus général qui restitue au passé son importance et détermine des chemins de traverse futurs vers d’autres disciplines étroitement liées, la musique, la danse et le théâtre ? La réponse tient en une programmation ouverte qui tend à renouer avec la dimension festive propre à la vocation initiale d’une manifestation organisée au cœur de sa ville et de sa région et qui l’impose de plus en plus comme LE festival de cinéma du Grand Est. À côté de la Compétition Officielle qui a révélé tant d’auteurs émérites par le passé, se construit une transversale aux ramifications infinies sur le thème très engageant de Pourvu qu’on ait l’ivresse, dans laquelle s’intègrent aussi bien certains des films de Paul Verhoeven que bon nombre d’expériences cinématographiques extrêmes, que ce soient des films de fiction ou certains films expérimentaux. Ce travail mené sur le fil ténu qui sépare narration pure et foisonnement plastique, trouve son prolongement avec l’intégrale Yousry Nasrallah qui, vingt ans après son prix au festival vient présenter une première intégrale de ses réalisations, des contes modernes qui interrogent avec poésie et lucidité l’évolution de nos sociétés. D’autres aspects de la programmation, une rétrospective des classiques d’espionnage ou les films révélés à la Quinzaine des réalisateurs, à l’occasion du quarantième anniversaire de la célèbre sélection, tout comme cette expérience qui est menée autour du travail de revalorisation du fond Albatros de la Cinémathèque française par le biais de ciné-concerts ambitieux, resituent le cinéma dans son histoire propre. Histoire de montrer que l’aventure d’aujourd’hui est aussi le fruit des expériences stylistiques passées, menées par des figures proprement visionnaires. En passeurs de désir, avec une vision nourrie et ouverte, Catherine Bizern et son équipe dessinent à EntreVues les contours du visage du cinéma de demain.

Avec EntreVues, on a le sentiment que vous souhaitez renforcer l’idée d’un espace de rencontre et de dialogue autour d’un cinéma qui vibre.
Oui, c’est vrai. Je pense que le cinéma, c’est fortement politique et qu’il constitue un lieu de réflexion, d’agitation et de partage de la parole. Je crois fortement qu’organiser un festival de cinéma, c’est mettre en jeu cette parole. Pour EntreVues qui se passe dans une ville comme Belfort — nous ne sommes pas à Paris, ni dans un festival où il y a un marché —, il s’agit de favoriser la rencontre entre le public, des premiers films, les auteurs de ces films et les professionnels qui s’intéressent au jeune cinéma ; la façon d’organiser l’événement doit montrer que le festival se construit autour de cette rencontre-là. L’enjeu, c’est de créer un moment fort autour de cette affirmation du partage.

Vous le formulez avec une pointe de modestie, mais malgré tout EntreVues est en train de s’imposer comme le festival du Grand Est de la France…
Je vais reprendre volontiers la citation de Janine Bazin, une phrase qui m’a été rapportée : « Le festival EntreVues est le plus grand des petits festivals. » J’ai l’impression d’une grande chance : les régions qui composent le Grand Est, l’Alsace, la Lorraine, la Bourgogne et la Franche-Comté, manifestent l’envie de construire quelque chose ensemble autour du cinéma, en termes de formation ou de diffusion. Après que la France s’est beaucoup fragmentée du fait de la décentralisation au niveau de l’aide apportée au cinéma, il est assez intéressant de constater que de grands pôles se constituent. Contrairement à des grands pôles en tant que tels, comme les régions Ile de France, PACA ou Rhône-Alpes qui s’assument seules, il y a un mouvement des professionnels du cinéma dans le Grand Est afin de constituer quelque chose en commun. Je pense que c’est le devoir du festival de Belfort que d’accueillir ce travail autour du cinéma. Il s’agit pour EntreVues de s’affirmer comme LE festival de cinéma de ces régions.

La qualité d’EntreVues est reconnue, celle-ci assoit sa notoriété…
Oui, c’est vrai, aussi bien au niveau national qu’international. À présent, il faut faire en sorte que le festival devienne un véritable événement culturel pour le public cinéphile du Grand Est. Ça n’est pas encore gagné. Ça demande beaucoup de communication de proximité et d’énergie. Si l’on prend l’exemple des Eurockéennes de Belfort — la comparaison en termes d’échelle s’arrête là ! —, l’événement est attendu par le public très large de cette grande région. Malgré tous les inconvénients, le fait qu’on ne situe pas pendant les vacances à une période à l’approche de l’hiver, j’aimerais que les cinéphiles, forcément moins nombreux que les amateurs de musique, utilisent cet instant comme un vrai moment pour se retrouver, faire des découvertes, se ressourcer peut-être aussi.

Justement, il y a une vraie volonté d’ouvrir le festival vers d’autres disciplines, la musique, la danse ou le théâtre, avec des partenaires locaux…
On peut distinguer les choses, en ce qui concerne la musique et la danse. S’il s’agit du prix One + One, créé l’an dernier, je me suis rendu compte que dans beaucoup de films présentés à EntreVues, la musique, et plus précisément la musique pop était très présente. Ça s’explique par les goûts des sélectionneurs [Bertrand Loutte et Sébastien Chauvin, ndlr]. Et puis, nous sommes sur ce territoire de Belfort où la musique est importante et où il se passe beaucoup de choses. Il me semblait intéressant de créer un nouveau prix autour de cette ligne-là, un prix qui concerne l’utilisation de la musique par les cinéastes dans leur travail de mise en scène, un prix qui récompense l’audace et la liberté. Ensuite, en ce qui concerne la musique classique, avec le ciné-concert que nous organisons avec l’Orchestre Symphonietta ou la présence de la danse et du théâtre, il me semble que pour faire du festival un moment fort pour Belfort et sa population, il faut que nous ayons des choses à nous dire avec les gens du milieu de l’art et de la culture qui travaillent ici tout au long de l’année. La synergie qui peut exister entre les arts d’une part, mais aussi entre les gens investis dans ces différentes pratiques et le public constitué de ceux qui aiment la musique, le théâtre et la danse, est très importante pour moi. Il faut qu’ils aient tous le sentiment de faire partie de la fête.

C’est une manière de renouer avec la vocation première d’un festival…
C’est exactement cela, renouer avec sa dimension festive. J’aime également l’idée de renouer avec le “tous ensemble”, dans des démarches qui se veulent transversales avec le Centre Chorégraphique, Le Granit et l’École Nationale de Musique de Belfort, des gens qui aiment sortir de leur maison. Ces collaborations constituent un plus parce que c’est l’occasion de faire circuler à la fois l’idée du festival et les publics. Je pense très sérieusement que quand on organise ainsi le festival de la Ville de Belfort, avec toute l’énergie et tous les moyens qu’on met en commun pour sa réussite, on doit faire en sorte que tout le monde puisse profiter de ce moment ressource pour l’utiliser à ses propres fins. C’est pour ça que j’aime beaucoup l’idée, par exemple, que les scolaires viennent et que les professeurs s’emparent du festival pour en faire quelque chose. Je n’aurai de cesse que d’inciter les gens à plus utiliser à leur propre compte la capacité que nous avons de faire venir des films, des cinéastes et des professionnels.

Propos recueillis par Emmanuel Abela / Photo : Patrick Messina
Article et interview publiés dans le hors-série du magazine Novo, novembre 2008.

www.festival-entrevues.com

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