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Yousry Nasrallah, l'Egypte en technicolor

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Depuis 20 ans, le nom de Yousry Nasrallah est lié à EntreVues. Le prix que cet ancien assistant de Youssef Chahine a obtenu en 1988 au festival a révélé un auteur talentueux et un formidable raconteur d’histoires. Ses films nous font réfléchir avec un brin d’impertinence aussi bien sur l’évolution de la société égyptienne que sur la nôtre.

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Nous sommes en 1988 et Vols d'été, son premier film, reçoit à EntreVues le grand prix du film étranger. Le cinéaste égyptien qui, comme il l'explique « n'a pas fait d'études de cinéma », est alors âgé de 36 ans. Issu d'une formation en économie, après un rapide passage en école de cinéma et quelques expériences de journalisme, Nasrallah devient premier assistant de Youssef Chahine. C'est son expérience sur Adieu Bonaparte (sorti en 1985) qui équivaut pour lui à « un passage de trois ans dans une école de cinéma ». À travers cette collaboration, Nasrallah apprend « tout ce qui est technique dans le cinéma par un très grand maître, de l'écriture du scénario au sous-titrage des copies. » Et développe par la suite sa propre écriture cinématographique. Alors vingt ans, sept films plus tard, et dix-huit années après la rétrospective consacrée à Youssef Chahine, cette intégrale consiste en de justes retrouvailles. Une belle occasion de mettre en perspective le travail du réalisateur, et de discuter avec lui de l'avenir immédiat, à savoir le tournage de son nouveau long-métrage qui a débuté mi-octobre.

Vous allez débuter la réalisation de votre prochain film, de quoi parle-t-il ?
De la répression et de la situation des femmes en Égypte à travers quatre histoires qui s'enchevêtrent. Le projet est de Waheed Ahmed, le scénariste de L'immeuble Yacoubian. Il m'a proposé le scénario et j'ai accepté avec beaucoup d'enthousiasme.

En quoi ce thème vous touche ?

Ce qui m'intéresse dans tous mes films c'est le rapport de l'individu avec les grands sujets historiques ou sociaux. Comment on essaye de se définir en ne se positionnant pas en tant que victime de l'histoire ou des conditions sociales. Et dans chacun de mes films il y a toujours eu une place spéciale réservée aux femmes. Là, ce qui me plaît c'est comment ces femmes tombées au plus bas parviennent à se reconstituer en tant qu'être humain. Sans aucun misérabilisme.

Qu'y a-t-il de nouveau pour vous dans ce film  ?

C'est la première fois que je réalise un film où je suis uniquement réalisateur et c'est un exercice assez nouveau. J'ai au scénario le rapport qu'on peut avoir à un texte littéraire, à une pièce. Le réaliser consiste à en donner une version, la mienne. C'est très intéressant comme procédé de travail et bizarrement, assez libérateur.

Pourquoi « libérateur » ?
Waheed Ahmed est très populaire et traite de sujets tabous dans la société égyptienne, mais d'un point de vue populaire. Parfois même en reproduisant l'idéologie dominante. C'est donc libérateur d'avoir la possibilité de se positionner en tant que metteur en scène par rapport à cela. De garder mon point de vue tout en touchant largement le public. Cet exercice ne m'est arrivé qu'une fois auparavant, lors du documentaire À propos des garçons, des filles et du voile. Aborder un sujet qui n'est issu ni de mon univers, ni de mes points de vue, est une manière d'essayer de comprendre certains raisonnements et modes de pensée.

Le cinéma est-il un moyen pour vous de comprendre le monde ?

De s'ouvrir au monde et de renvoyer au spectateur une image de lui qu'il peut aimer. Un des facteurs principaux du mécanisme de l'oppression consiste à ce que les hommes n'aient aucune estime d'eux-mêmes. Pour moi ce qui est formidable dans le cinéma c'est de trouver, en dépit de l'horreur qui nous entoure, la beauté des personnes. Afin qu'ils soient plus fiers d'eux-mêmes et par là même plus capables de questionner le monde.

Ce film bénéficie-t-il de co-producteurs étrangers ?
Aucun. Jusqu'à présent tous mes films ont été des coproductions de l'Égypte, de la France et parfois de l'Allemagne. C'est la première fois que le financement est purement égyptien. Être capable, au bout de 20 ans, de trouver un financement uniquement égyptien en étant libre de faire ce que je veux est quelque chose de très important pour moi.

C'est une forme de reconnaissance ?
Oui, mais c'est aussi une reconnaissance de la rentabilité de mon travail. Qu'un producteur ait de l'argent à investir dans le cinéma que je fais est plutôt positif! C'est un pas en avant dans la perception de ce qu'est un film commercial. Jusqu'alors les producteurs égyptiens ne voient dans le cinéma commercial que des comédies banales et des imitations de films d'actions américains. Là, on se dit qu'il peut y avoir des sujets plus graves, intéressants et singuliers qui soient rentables. Cela veut dire qu'il y a aussi une demande du public.

Que pensez-vous de l'évolution actuelle du cinéma égyptien ?
Nous étions au plus bas dans les années 90's. Mais l'existence des chaînes satellites et privées a provoqué un boom dans l'évolution du cinéma égyptien. Il a repris son souffle et commence à s'intéresser au monde et à la vie. Quant aux jeunes cinéastes, ils sont plus ouverts sur le monde, ils abordent des sujets auxquels on touchait rarement dans le cinéma commercial égyptien. Je crois que tout le monde ressent la nécessité de faire évoluer la structure narrative du cinéma égyptien.

En parlant de votre cinéma, EntreVues vous définit comme « populaire et impertinent », qu'en pensez-vous ?

Je ne sais pas...  Populaire, j'essaye de l'être, en dépit du fait qu'on parle souvent de moi comme d'un cinéaste difficile...  Impertinent, moins dans le choix des sujets que dans la manière de faire les films, dans le sens où je n'ai jamais obéi à des formes facilement recyclables.

Comment votre rencontre avec Youssef Chahine a influencé votre cinéma ?

Avant de le connaître, en voyant Alexandrie pourquoi (1978) et Le Retour de l'enfant prodigue (1976), j'ai eu la certitude qu'on pouvait être « à l'intérieur » du cinéma égyptien et faire des films personnels, singuliers. Cela a été un énorme coup de fouet d'encouragement. Youssef Chahine n'a pas seulement fait de beaux films, il a su sans soutien du gouvernement créer une entreprise, la faire vivre dans la durée et, dans la mesure du possible, la partager. C'est son obstination qui m'inspire le plus.

Propos recueillis par Caroline Châtelet / Photo : Raphaël Krafft
Un article publié le hors-série du magazine Novo, novembre 2008.

L’intégrale Yousry Nasrallah


Vols d’été (1987)
Mercedes (1993)
À propos des garçons, des filles et du voile (1995)
La Ville (1999)
Portrait d’un figurant et portrait de Youssef Chahine (c.m.) (2000)
Immondialisable (c.m.) (2001)
La Porte du soleil (2004)


Avant-première :
L’Aquarium (2008)

En tant que comédien :
Merci Docteur Rey (Andrew Litvack, 2002)

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Yousry Nasrallah et sa chienne Folla, présente dans L'Aquarium. Photo prise dans l'appartement
de Yousry Nasrallah au Caire.

 

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