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Elli Medeiros, le feu du sentiment

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Pour le plus grand nombre, Elli Medeiros est l’auteur du hit Toi mon Toit. Pour d’autres, elle est l’ex-chanteuse des Stinky Toys, groupe punk sulfureux parisien qui a tourné avec les Pistols ou les Clash, ou la moitié du duo electro-pop, Elli et Jacno. Aujourd'hui, elle se partage entre le cinéma et la musique. Retour sur le parcours d'exception d'une femme libre qui exprime sans retenue ses sentiments.

Présence

« Il y a 3 ans, j’ai lancé un site internet, mais qui ne fonctionne pas sur le mode d’un site consacré à la musique. Il n’a jamais été conçu comme un site de chanteuse, mais plutôt comme un blog. Pour moi, c’est un autre aspect de ma création. Je peux m’y exprimer de manière différente. C’est aussi un outil de communication qui marche dans les deux sens, de moi vers le public et du public vers moi. Depuis, le début, j’ai eu plein de messages qui m’ont beaucoup touché. Dans ce monde où on t’oublie si tu pars trois semaines, j’ai trouvé tout à fait étonnant de trouver des gens qui me parlaient des Toys, d’Elli et Jacno ou de ma carrière solo. Ils m’affirmaient que ce j’avais fait avait été marquant pour eux, et ça c’était vraiment très encourageant. Pour moi, il est difficile de mesurer la portée de ce qu’on fait. Aujourd’hui, je me rends compte de l’importance de Toi mon Toit en 1986, alors qu’à l’époque il y avait plein d’autres tubes. Je n’étais pas numéro 1, mon album [Bom Bom, ndlr], ne s’est pas trop vendu, mais peu de morceaux garde une présence comme celle de Toi mon Toit dans la tête et le coeur des gens. »

Etienne Daho

« On se connaît depuis décembre 1979 et le concert des Toys qu’il avait organisé à Rennes. Il était tellement fan du groupe qu’il souhaitait nous rencontrer. Nous, nous avions eu l’occasion d’échanger avec d’autres organisateurs de concerts sur nos tournées, mais là, il s’est vraiment passé quelque chose. Il y a eu un truc entre nous, on s’envoyait des cartes postales un peu bizarres. Une fois, il m’en a envoyé une, je crois que c’était avec des oignons… Oui, son premier album [Mythomane, produit par Jacno en 1981, ndlr] était l’une de ces cartes postales sous forme de déclaration. On s’exprime parfois plus simplement par quelque chose d’interposé que directement. Mais avec le temps, nous avons réussi à nous montrer plus directs l’un avec l’autre. Nous étions plus qu’amis, il y a un truc amoureux à un moment donné et puis, par miracle, nous sommes redevenus amis par la suite. Nous avons pu connaître des périodes où nous nous voyions moins, ou même plus du tout, mais nous nous sommes toujours retrouvés. Aujourd’hui nous sommes de plus en plus proches ou plus présents dans la vie de l’un et de l’autre. Ce qui fait qu’il a co-réalisé mon dernier album, et participé à toute la période de gestation de ce disque sur de nombreuses années. Il s’est montré prévenant et a provoqué autour de moi plein de rencontres, dont certaines qui correspondaient à des amitiés de plus de vingt ans. Ces rencontres musicales se sont concrétisées lors de l’enregistrement. Ce qui est amusant, c’est qu’à l’époque, en 1981, il m’avait envoyé une cassette avec ses premières chansons, et Jacno qui venait de faire un carton avec Rectangle s’est proposé de produire son disque, par la suite, Etienne a réalisé un album avec Jacno et là, c’est lui qui produit le mien. Nous n’avons jamais cessé de faire des allers-retours. »

Mode

« Le t-shirt marin ? Jacno qui avait passé son enfance en Bretagne avait dû en voir beaucoup. C’est pareil pour Etienne. Et moi qui m’intéresse à l’évolution des styles, je trouvais qu’il y avait une forme d’élégance à les porter. Sinon pour les épingles à nourrice, je les ai portées avant tout le monde. J’en avais une très grosse qui ressemblait à celle que j’avais vues dans des images des années 50. Les femmes portaient des épingles à nourrice en forme de broches qui leur permettaient de maintenir attaché les grands foulards qu’elles enroulaient autour de la taille. Comme je portais des vêtements de Jacno, je les recousais et j’utilisais cette grande épingle. Ils avaient tendance à se déchirer à nouveau et du coup, je rajoutais d’autres épingles. Un jour, au vernissage d’une exposition Andy Warhol à Paris, j’ai rencontré Malcolm McLaren [manager des Sex Pistols, ndlr] qui s’est longuement attardé sur une épingle que je portais, à l’épaule, sur la bordure de mon manteau, puis il est retourné dans la boutique qu’il tenait à Londres, avec Vivienne Westwood [la boutique SEX, au 430 King’s Road, ndlr] et s’est inspiré de ça pour ses propres vêtements. Pour moi, de porter des épingles à nourrice et des vêtements déchirés, ça avait du sens, ça correspondait à une forme de contestation, mais j’ai cessé dès que les gens se sont mis à les acheter très chers tout faits parce qu’ils se pliaient à un effet de mode. Aujourd’hui, j’en remets, je me dis que j’étais la première à en mettre et puis, j’aime toujours autant ! »

Stinky Toys

« La présence de trois reprises des Stinky Toys n’est pas un clin d’œil au passé. Si j’avais écouté Etienne, nous aurions enregistré une version 2006 de Plastic Faces, le premier album des Toys. Nous aurions même reformé le groupe. Mais si j’ai placé ces titres sur mon disque, c’est que pour moi, ils restent d’actualité. Je les ai ré-enregistrés tels que je les joue aujourd’hui. Elli et Jacno, c’était musicalement le projet de Jacno, c’était un concept, un projet très intéressant autour d’un duo néo-yéyé, en français — ce qui était une nouveauté pour moi —, mais je considère que c’était une parenthèse, ça n’était donc pas moi. Je me reconnais dans les Toys, c’était ma musique tout comme pour Toi mon Toit, où j’explorais le côté latino-africain. Que ce soit sur disque ou sur scène, j’ai écarté les morceaux avec des textes qui n’ont plus lieu d’être chantés, mais j’ai le sentiment que si je n’avais jamais arrêté la musique, j’aurais continué à jouer certaines de ces chansons qui continuent d’avoir du sens ou qui se sont chargés d’un sens nouveau. J’avais envie de reprendre le fil, et ça me semble donc tout à fait normal. »

Punk

« À l’époque, je ne me disais pas punk. Et qu’on se souvienne, les Sex Pistols ont été montés comme un boys band. Ils ont fait des tubes que je trouve très bien, je me suis éclatée à les voir sur scène, mais ça n’a rien à voir avec un vrai groupe comme les Clash, avec des personnes intéressantes qui avaient une conscience sociale et politique et expérimentaient des choses avec sincérité. Et puis, je trouvais l’idée du No Future complètement débile. Moi, j’avais envie de tout faire péter, parce que j’avais envie de remplacer ce que je trouvais naze par quelque chose de mieux. En fait, aujourd’hui je me dis que j’étais plus punk que bien des artistes qui s’affirmaient comme tels. Et puis, je continue d’expérimenter des choses et plus ça va, plus je redeviens exactement la même personne que j’étais à cette époque-là, heureusement avec un vécu en plus et la somme de tout ce que j’ai pu apprendre, parfois de manière douloureuse. De manière lucide, je me fais plus de souci pour le monde que pour moi-même, même si de vivre avec moi-même était, au début, une souffrance. Ça sert à ça de grandir, de tenter de résoudre les choses… »

 flux4_ellimedeiros_danse.jpg   Soulève-moi

« Ce texte a un effet très fort sur les gens. J’en étais arrivé à me dire que tout avait été fait, que les gens étaient blasés et que tu ne pouvais rien faire qui puisse les remuer. Le but n’était pas de les choquer, mais de les pousser, d’aller plus loin. A titre personnel, je souhaitais ne pas me maintenir dans ma propre sécurité, aussi bien dans ma vie que dans ma création. En même temps, si on se réfère à certaines chansons du répertoire, dans Ne me quitte pas de Jacques Brel, le passage « Laisse-moi devenir / L'ombre de ton ombre / L'ombre de ta main / L'ombre de ton chien » te donne le sentiment d’une démarche très personnelle qui va au bout de quelque chose. J’aurais aimé écrire ces lignes. Ça met en question ce qu’on est soi-même. Dans Soulève-moi, il n’y a rien qui soit de l’ordre de la soumission à quelqu’un. Par amour, je pourrai envisager de me soumettre, mais au bout du compte ça n’irait pas. Ça n’est pas dans ma nature, je n’ai pas plus envie d’être soumise à quelqu’un que de soumettre la personne que j’aime. Par contre, l’idée que les deux personnes impliquées dans leurs sentiments s’abandonnent l’une à l’autre, oui ça me plaît… Ça manifeste de la force et du courage. Quand tu affrontes ta peur, tu te crées un nouvel espace de liberté. »

Les Stooges

« Ah, les Stooges, c’était surtout pour la présence d’Iggy. Le rock, c’est cela, c’est se lâcher. Tout comme le tango ou le blues, c’est l’expression de la souffrance et de la douleur de gens qui vivent des instants d’amour et de passion extrêmes. En même temps dans la chanson française de qualité — on citait Brel, on pourrait citer plein d’artistes des années 30 —, exprime elle aussi une formidable liberté. »

Timidité

« Au quotidien, je donne l’impression d’être très timide. J’ai du mal à appréhender la vie “normale”. Tous les jours, je suis confrontée à des choses qui sont la réalité, mais je n’arrive pas à croire qu’elles sont vraies. Je suis là, je me promène dans la rue, je regarde autour de moi comme si j’arrivais d’une autre planète, j’admets que les choses se produisent, mais ça ne m’empêche pas de rester bloquée. Beaucoup de gens sont ainsi, mais la timidité, je ne sais pas vraiment ce que ça veut dire. Et en même temps, je me rends compte que je fais des choses que la plupart des gens s’estime incapables de faire. Par contre, la scène est un territoire sur lequel je me sens libre, et même libre d’être moi-même, parce que j’ai l’impression que je peux exprimer ce que je suis réellement.  »

Propos recueillis par Emmanuel Abela le 10 juillet 2006 au café Le Loir dans la Théière, à Paris.

Dernier album : Elli Medeiros, V2
Site : http://elli-medeiros.com


En concert le 28 novembre 2008 à La Laiterie, rue du Hohwald à Strasbourg.


 

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